La décentralisation est souvent présentée comme le pilier fondateur de l’univers crypto. Or, les efforts récents pour connecter les blockchains entre elles reposent sur des solutions techniques qui remettent en question ce principe. À mesure que l’interopérabilité devient incontournable pour accompagner la croissance du Web3, de nouveaux compromis apparaissent, révélant les limites d’un idéal souvent mis en avant, mais rarement atteint.
Une interopérabilité technique, mais centralisée
À l’origine, les blockchains étaient conçues pour fonctionner de manière autonome. Mais face à la multiplication des réseaux — Ethereum, Solana, Avalanche, Cosmos et bien d’autres — est née la nécessité de créer des passerelles. L’objectif : permettre aux utilisateurs et aux développeurs d’échanger des données et des actifs entre chaînes sans friction.
Pour répondre à ce besoin, plusieurs protocoles d’interopérabilité ont vu le jour. Des acteurs comme Chainlink avec son Cross-Chain Interoperability Protocol (CCIP), LayerZero ou encore Axelar occupent désormais une position stratégique. Ces solutions facilitent les transferts d’actifs et de messages d’une blockchain à une autre. Toutefois, elles introduisent un point de fragilité : la centralisation du contrôle de ces flux cross-chain.
Même si ces réseaux prétendent s’appuyer sur des modèles hybrides ou semi-décentralisés, leur gouvernance et leur infrastructure reposent souvent sur des opérateurs ou des validateurs sélectionnés. Cela crée une forme de dépendance technologique, peu compatible avec la promesse d’un écosystème autonome, transparent et neutre.
Michael Steuer, directeur technique de Casper Network, résume le problème en des termes clairs : “Imaginez devoir comprendre les couches réseau ou le type de serveur pour pouvoir utiliser une application web. C’est pourtant ce que vit aujourd’hui l’utilisateur du Web3. Ce n’est ni intuitif ni viable à grande échelle.”
Des ponts vulnérables et des communautés fragmentées
Au-delà de la question de la gouvernance, les ponts entre blockchains — appelés bridges — sont devenus une source majeure de vulnérabilités. Ces dispositifs détiennent souvent de grandes quantités de cryptomonnaies en transit, ce qui en fait une cible de choix pour les pirates. Parmi les cas les plus connus, plusieurs attaques ont permis de détourner des centaines de millions de dollars, mettant en évidence la faiblesse structurelle de ces outils d’interconnexion.
Outre la sécurité, l’expérience utilisateur est loin d’être fluide. Chaque blockchain dispose de ses propres normes, de ses tokens natifs, de ses portefeuilles spécifiques et de ses frais de transaction. Le passage d’un réseau à l’autre implique souvent une série d’étapes complexes, des interfaces différentes et une compréhension technique avancée.
Face à cette complexité, de nombreux utilisateurs choisissent de rester dans un écosystème unique, devenant des “maximalistes” d’Ethereum, de Solana ou de Bitcoin. Cette tendance à la spécialisation alimente une forme de cloisonnement technologique. Au lieu de construire un Web3 intégré et fluide, l’écosystème évolue en silos, où chaque communauté se développe indépendamment des autres.
Cette fragmentation freine l’adoption massive et empêche l’émergence de véritables standards interopérables. La valeur circule difficilement, les projets doivent multiplier les intégrations et l’innovation est souvent ralentie par la nécessité de composer avec un environnement fragmenté.
Vers un Web3 plus cohérent ou un échec idéologique ?
L’essor de solutions interopérables centralisées pose une question de fond : peut-on bâtir un écosystème blockchain cohérent sans trahir ses principes fondamentaux ? La réponse reste incertaine. D’un côté, l’interopérabilité est indispensable pour connecter les services, les actifs et les utilisateurs. De l’autre, elle s’appuie sur des architectures qui concentrent le pouvoir, souvent entre les mains de quelques entreprises technologiques.
Pour sortir de cette impasse, certains appellent à repenser les modèles existants, à explorer des approches basées sur des protocoles plus transparents ou à encourager la recherche sur des alternatives vraiment décentralisées. Des initiatives visant à décloisonner les blockchains sans sacrifier leur autonomie pourraient à terme émerger, mais le chemin reste long.
En attendant, l’interopérabilité continue de progresser, avec ses avantages pratiques et ses failles idéologiques. Elle illustre un paradoxe central du Web3 : pour se rendre accessible et interconnecté, l’écosystème doit accepter certains compromis… parfois au détriment de ses promesses fondatrices.

